À deux jours de l'ouverture de Parcoursup, j'ai entendu un directeur d'école supérieure s'insurger contre les lettres de motivation générées par IA. Son argument est assez savoureux. En gros…
Une lettre avec un vocabulaire trop soutenu ne peut pas être le fruit d'un élève.
Ben tiens !
Cet aveu est terrifiant. Il acterait donc que la médiocrité syntaxique est la norme, et que l'excellence est devenue suspecte ?
Ce débat sur la « triche » masque une hypocrisie totale et un vrai trou dans la raquette de notre système d'Enseignement.
La lettre de motivation
…ou la survie d'un rituel périmé
Arrêtons de nous mentir. Le « Projet de formation motivé » est un exercice de conformisme, pas de sincérité.
Il faut cocher des cases : "rigueur", "curiosité", formules de politesse du XIXe siècle.
Avant, qui détenait les codes de ce jeu absurde ? Ceux qui avaient le « bon » entourage pour relire et corriger. Les autres, ceux qui écrivaient avec leurs tripes mais faisaient des fautes, restaient sur le carreau.
L'IA ne fait que démocratiser l'accès à ce langage formaté. Elle donne les mêmes armes rhétoriques à celui qui est seul dans sa chambre qu'à celui qui a un parent DRH.
Qu'est-ce qu'on évalue ?
La vraie question !
Derrière le débat sur l'IA se cache une question fondamentale que personne n'ose poser : à quoi sert vraiment la lettre de motivation ?
Si elle sert à évaluer la motivation, alors l'IA ne change rien. Elle aide simplement à mieux formuler ce qui existe déjà dans la tête de l'élève. Un jeune passionné par la médecine le sera toujours, qu'il écrive "je veux soigner les gens" ou "mon engagement humaniste s'inscrit dans une démarche holistique".
Si elle sert à évaluer la capacité d'écriture, alors c'est une imposture depuis le début. Cette compétence est déjà notée en français. Pourquoi la réévaluer déguisée en "projet de formation" ?
Si elle sert à trier socialement – et soyons honnêtes, c'est son vrai rôle –, alors l'IA dérange parce qu'elle réduit l'écart entre ceux qui maîtrisent les codes bourgeois de l'écrit et les autres.
Le malaise actuel ne vient pas de ChatGPT. Il vient du fait qu'un outil accessible à tous met en lumière l'arbitraire du système.
Quand un algorithme peut produire en 10 secondes ce qu'on demandait aux élèves de ciseler pendant des heures, c'est que l'exercice n'avait aucune valeur intrinsèque.
Le vrai scandale
Le manque de places.
Parlons chiffres. En 2025, Parcoursup a géré environ 950 000 candidats pour environ 21 000 formations. Si tout le monde parle de "sélection", c'est parce que la réalité est simple : il n'y a pas assez de places dans l'enseignement supérieur français. Point barre.
Les universités sont en sous-effectif chronique, les IUT saturent, les classes prépa affichent complet. Résultat ? On invente des critères de tri : la lettre de motivation, les notes de seconde (oui, de seconde), les "attendus" flous qui permettent tous les arrangements.
L'IA met en lumière ce que tout le monde sait mais que personne ne veut dire : le système est cassé à la base. On ne manque pas de lettres bien écrites. On manque d'enseignants, d'amphithéâtres, de moyens.
Plutôt que d'investir massivement dans l'enseignement supérieur pour accueillir dignement tous les bacheliers, on préfère organiser une loterie déguisée en méritocratie.
Et quand un outil vient perturber cette mascarade, on crie au scandale.
Le problème n'est pas que les élèves utilisent ChatGPT. Le problème, c'est qu'on leur demande de se battre pour des miettes.
Le grand absent
L'Enseignement.
C'est ici que je ne suis pas d'accord avec la posture de « victime » de l'institution. L'école (et je dis bien l'école, car l'éducation, c'est le job des parents) a raté le virage.
On déploie des « IA souveraines » dans les ministères, mais on laisse les élèves et les profs se débrouiller seuls sur le terrain. Et de leur reprocher de s'en servir.
Tiens ! Un paquet de bonbons pour toi, mais tu n'y touches pas.
Le problème n'est pas que l'élève utilise ChatGPT. Le problème, c'est qu'il fasse un copier-coller bête et méchant sans relire, parce que personne ne lui a appris à utiliser l'outil.
Au lieu de diaboliser la technologie, le rôle des enseignants devrait être d'apprendre à prompter, à critiquer le résultat, à réinjecter de l'humain dans le texte généré. Heureusement, il y en a qui le font. Mais ça reste soumis à leur bon vouloir.
L'outil est là. Ne pas former les élèves à s'en servir intelligemment, c'est de la non-assistance à génération en danger.
Schizophrénie administrative
On demande aux jeunes d'être modernes, connectés, "IA-compatibles", mais on les juge sur des critères du siècle dernier.
Si 800 000 lettres se ressemblent, ce n'est pas la faute de l'IA. C'est la faute d'une consigne standardisée qui appelle une réponse standardisée. L'IA ne fait qu'industrialiser ce que le système demande : du vide bien emballé.
Conclusion
Ne blâmez pas l'outil qui met en lumière les failles du système, pas plus que ceux qui l'utilisent.
Si une lettre de motivation ne sert plus à rien parce que tout le monde peut la simuler, alors changez l'épreuve. Passez à l'oral, demandez des preuves, des portfolios, une chanson ou un poème. Sur disquette.
Ou bien, demandez aux élèves de présenter leur parcours, de partager un projet personnel, de raconter une expérience concrète. La motivation, ça se voit, ça se ressent.
Mais ne reprochez pas aux élèves d'utiliser la calculatrice qu'ils ont dans la poche pour résoudre une équation que vous leur avez mal posée.
Voilà, ça fait du bien. Merci si vous avez lu jusqu'au bout.